Ma bu !

Posted by fx on Nov 8, 2009 in Des arts martiaux en général |

En Chine, les maîtres de wushu répètent souvent qu’il faut mille heures de posture pour une heure de forme. Et l’idée est si bien passée dans la culture que l’image du jeune pratiquant figé dans une position inconfortable pour s’endurcir sous le soleil ou sous la neige est un cliché du film de kung fu.

Sans atteindre bien sûr des méthodes aussi radicales, qui ne manqueraient pas de décourager le pratiquant nouvellement inscrit, nous insistons particulièrement à l’IAMC sur l’importance du travail postural. Etant donné qu’il s’agit là d’exercices indubitablement laborieux et souvent (un peu) douloureux, cela mérite bien une ou deux explications sans prétention à l’exhaustivité (I) avant d’en venir aux exercices que nous pratiquons (II) et de conclure par une réflexion plus générale sur la notion de forme (III).

I. Pourquoi le travail postural ?

En première approche, pourrait-on dire, avoir de bonnes postures évite tout simplement de faire n’importe quoi. A quoi bon apprendre des taos à la pelle si c’est pour faire des choses qui ne ressemblent à rien – bref, à quoi bon mémoriser autant de formes pour n’en faire que des mouvements « informes » ?

Et pourtant, cette tentation existe ; tous les pratiquants en ont probablement fait l’expérience à moment donné ; et sans doute est-elle particulièrement vive chez le débutant pour lequel franchir l’étape de la mémorisation est déjà un pas significatif et gratifiant. On pourrait même ajouter que passer à une nouvelle forme, sans avoir parfaitement maîtrisé la précédente, si tant est qu’on la maîtrise un jour, peut être une façon de comprendre dans ce nouveau contexte, ou par un raisonnement a contrario, des choses que l’on n’avait pas saisies auparavant.

Mais s’il faut à moment donné s’arrêter dans cette progression, stopper l’enchaînement du tao et corriger le mouvement pour qu’il corresponde à la forme, cet « arrêt sur image pour retouche » n’est pas le fait d’un pur formalisme, d’un pur esthétisme ou d’un pur traditionalisme.

Si l’on essaye, occidentaux que l’on est, de réfléchir aux mérites du travail postural, et ce faisant d’intellectualiser ce qui, peut-être, ne devrait pas l’être, quatre pistes assez évidentes se présentent assez spontanément.

La plus simpliste tout d’abord, mais qu’il faut bien mentionner : art martial « externe », tonique et dynamique, le wushu présente l’intéressante possibilité de s’automutiler gravement pour le pratiquant qui ferait n’importe quoi. Un genou rentré vers l’intérieur, ce peut par exemple être une fracture à l’atterrissage d’un saut ; où des problèmes articulaires s’il s’agit de garder longuement une position basse et mauvaise. Avoir de bonnes postures, c’est donc d’abord éviter de se blesser stupidement.

Simplissime également est la seconde piste : le travail postural permet naturellement d’améliorer la maîtrise du poids, et la gestion du centre de gravité. En termes plus orthodoxes, il s’agit de parfaire les « racines » du pratiquant et la capacité de ce dernier à garder « son axe ». Cela, naturellement, va de paire avec un certain renforcement musculaire qui s’acquiert en tenant durablement les positions et qui préserve d’autant plus de la blessure.

A noter au passage que, ne serait-ce que pour ces deux simples raisons, toutes les associations d’arts martiaux chinois, quelque soit le style, travaillent un minimum les postures, ne fut-ce qu’à travers ces formes élémentaires, plus dynamiques et moins rébarbatives, que sont par exemple wu bu chuan (« les cinq pas chang chuan ») ou wu bu shaolin (« les cinq pas Shaolin »). Cette parenthèse pour signaler un choix pédagogique qui a sa légitimité, mais qui n’est pas notre tradition à l’IAMC.

Paradoxalement, et c’est la troisième piste que je voudrais esquisser, ce renforcement musculaire que nous évoquions, et l’habitude de cette douleur modérée, si l’on peut s’exprimer ainsi, vont aussi contribuer, avec le plus grand contrôle respiratoire progressivement acquis, au « relâchement » des muscles concernés. Ce relâchement peu perceptible à l’œil, difficile à transmettre intellectuellement, est pourtant fondamental dans les positions étudiées ; c’est lui qui permet au pratiquant de tenir longuement ces dernières, si bien que la durée du travail seule permet le travail dans la durée. Mieux, enfin, ce relâchement est indispensable, au-delà du travail postural, à l’exécution souple, vive et efficace des mouvements du wushu.

Enfin, quatrième piste, un mouvement n’est jamais qu’une succession de positions. Le travail postural, en permettant d’inscrire – mieux, de graver dans le cerveau aux côtés du schéma corporel – ce que doivent être les positions va permettre de donner au mouvement toute sa portée. Cela se trouve dans tous les livres traitant du wushu : un coup de poing part, en quelque sorte du talon arrière, puisque tous les os et les muscles du corps guident jusque dans le sol le choc de l’impact. Ce qui s’entrevoit ici, c’est la façon dont la qualité du travail postural peut, dans cette perspective beaucoup plus « interne » qui est celle du taiji meihua tang lang, contribuer à la maîtrise du « qi »…

Mais nous n’en sommes pas là ; assez de théorie. Un peu de pratique.

II. De quelques exercices parmi d’autres

A. Application des huit positions

S’il en existe d’autres (ban ma bu, ding bu, qi xing bu, etc.) y compris même dans les taos du taiji meihua tang lang, les huit positions (bu xing) qui suivent sont aux bases de notre méthode de combat. Cette application des huit positions, telle qu’enseignée par maître Mandra, est l’une des bases de notre pratique à l’IAMC.
Il convient de les travailler de façon statique en gardant la position un certain temps – la durée varie selon le niveau de pratique – et de façon dynamique, en pratiquant régulièrement l’enchaînement étudié en cours.

Lors de la mémorisation de cet enchaînement, il convient de prêter une grande attention :
– aux transitions d’une position à l’autre, notamment pour les positions 5 à 8 ;
– aux mouvements accomplis « avec les bras ».

En outre, pour une pratique éclairée, et pour un bon suivi des cours et des stages, il est recommandé de mémoriser :
– le nom pin yin de la position et sa prononciation ;
– sa signification ;
– son « numéro » dans l’enchaînement étudié.

A titre d’aide mémoire, voici la liste et l’ordre de ces positions :

1. gong bu – posture de l’arc et de la flèche
2. xiao gong bu – petit gong bu
3. ma bu – posture du cavalier
4. xié bu – posture du pas assis
5. xu bu – posture du pas vide
6. du li bu – posture du héron
7. pu bu – pas rasant (arc et flèche arrière)
8. zhong bu – position du milieu

Au fil de l’enchaînement, chaque position est travaillée à gauche et à droite. Les mouvements sont amorcés avec le bassin et les genoux sont tournés vers l’extérieur et dans l’axe des doigts de pied.

B. Exercices spécifiques de renforcement des cuisses et de travail des hanches

Nous pratiquons deux autres exercices à l’IAMC.

En statique : l’enchaînement gong bu / se retourner en pu bu / transférer le poids : gong bu / recommencer.

En dynamique : ding bu, poser le talon, pu bu – transférer le poids pour passer en gong bu, ramener jambe arrière et revenir ding bu. Recommencer sur l’autre jambe.

C. Exercices de qi gong

Naturellement, les exercices de cette « gymnastique respiratoire chinoise » s’inscrivent à la fois au fondement et dans le prolongement de ce travail postural. S’il n’existe pas à l’IAMC de cours dédié au qi gong (on trouve également « chi kung »), de nombreux exercices, notamment en fin de cours, sont empruntés à quelques uns des enchaînements de qi gong les plus connus : les huit pièces de brocart (ba duan jin) ou des exercices de tonification générale (dao yin bao jian gong).

En attendant de fournir sur ce site un article plus nourri sur le qi gong, nous vous renvoyons aux toujours abondantes et toujours inégales ressources disponibles sur Internet, avec par exemple cette page de Wikipédia.


III. De la forme et du tao…

Voilà superficiellement esquissées et présentées quelques unes des raisons d’être du travail postural et quelques méthodes pour l’accomplir. Il reste cependant une observation que l’on entend parfois : que tel maître, tel expert, tel professeur, lorsqu’il exécute un tao, ou durant un combat, a des positions moins marquées, moins basses etc. que ce qu’il enseigne – ou que ce que l’on enseigne. Là encore quelques pistes que je soumets à la sagacité du lecteur.

Il y a d’abord cette hypothèse que la maîtrise est très précisément aussi la maîtrise des règles, toutes suffisamment acquises pour que l’on sache s’en affranchir à bon escient. A l’élève, le respect des règles, au virtuose, l’audace de la composition.

Soit, mais peut-être y a-t-il là plus encore qu’une transgression des règles, l’effet au contraire de leur appropriation, de leur métabolisation complète. L’apprentissage passe par la forme, qui elle, doit être transmissible, reproductible, codifiée, abstraite ; mais qui, en tant que telle n’est qu’un infinitif à conjuguer. Exécuter cette forme, c’est la remplir avec un corps, décliner l’abstrait universalisé en une occurrence, une personne, ici et maintenant. Il n’est donc rien d’étonnant à ce que la maîtrise d’une forme, son adoption, ne soit en quelque sorte une adaptation de la forme. La chose est inévitable. Toute la maîtrise tient sans doute dans la pertinence de l’adaptation, qui n’est pas dénaturation ou déformation.

Statistiquement, l’apprenti n’en est pas là.
Statistiquement également, le rédacteur de l’article ne s’excluant pas des statistiques, le pratiquant oscille bien souvent, au fil des années, entre la situation d’un ayatollah de la forme et celle d’un paresseux du ma bu.

Reste pour celui qui veut poursuivre sa recherche en arts martiaux cette idée à garder en tête comme repère et comme méthode ; que l’essence de la posture est, finalement, hors de la posture, dans l’exécution adéquation dynamique de la forme, dans l’adéquation de soi et d’une forme abstraite, au moment fugace où l’informe prend forme mais sans rigidité. Décidément, les taos portent bien leur nom.

Bref, pas d’harmonie sans un peu de souffrance. Allez… ma bu !
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